Pierre CARDASCIA : L’Escape Game

L’Expert 16H44

 

Pierre Cardascia est concepteur de jeux. Joueur depuis toujours, il est par ailleurs docteur en philosophie et logicien. Particulièrement intéressé par les dynamiques de groupe et les différentes formes de langage, il s’est lancé en 2017 dans la création des jeux qui le passionnent : ceux qui permettent de découvrir en profondeur le fonctionnement humain.

 

Avec Suboptimal Games, son entreprise,  la rencontre opère rapidement avec les entrepreneurs. Pierre Cardascia revient pour 16h44 sur les particularités de l’escape game en entreprise et les bienfaits de ce jeu pour le management.

 

 

Pierre, quelle est ta conception du jeu et des « Escape Games » en particulier ?

 

Je conçois le jeu comme une expérience sociale, et notamment une expérience de liberté, qui peut parfois faire défaut dans notre société. Le jeu représente une règle à côté de la règle, en marge des normes, c’est-à-dire qu’il reconfigure les interactions sociales. C’est une zone d’exploration et, comme toute expérience, elle génère de la connaissance.

En matière de management, savoir être revient avant tout à savoir être libre. Quand il y a négation de la liberté on tombe dans la routine, au mieux dans le rituel, au pire dans l’hypocrisie. Jouer redonne de la liberté à l’individu et au groupe.

Si le groupe ne se connait pas, l’expérience sociale participe de la création du groupe. ll n’est pas question de renouveler le corps social avec un escape game, mais bien de l’enrichir et d’amorcer une dynamique nouvelle. Si le groupe est déjà formé, il se découvre, se remotive, s’enrichit de nouvelles dynamiques et de nouvelles observations. L’idée est aussi de montrer à des gens qui se connaissent à peine, voire qui se tiennent à distance, qu’ils peuvent s’apprécier. Cela permet de faire tomber des blocages, ça ouvre des portes que plus personne ne pouvait seul tenter d’ouvrir.

 

 

Pourquoi utiliser des jeux de type escape game plutôt qu’un jeu classique ?

 

Quand, dans un jeu, toutes les règles deviennent connues, il perd peu à peu sa capacité à créer des situations nouvelles. Ainsi, on passe très vite d’une phase de découverte (riche) à une phase d’optimisation, avec des routines, des habitudes, des automatismes de jeux qu’on peut stimuler par des systèmes de compétition, d’émulation, d’exclusion … L’e-sport et les jeux vidéos exploitent beaucoup ce second aspect.

Et paradoxalement, d’un point de vue pédagogique, ce phénomène crée un rendement décroissant : on devient expert de ce jeu-là uniquement.

L’escape-game, aussi longtemps qu’il implique une expérience sociale libre et ne se réduit pas à un ensemble d’énigmes, est en quelque sorte « structurellement protégé » contre ce phénomène.

La pédagogie classique s‘est longtemps concentrée sur la répétition. Là, on passe à un autre type  d’apprentissage.

 

 

Qu’est-ce qui se passe quand on plonge une équipe et son manager dans l’expérience de l’escape game ?

 

Il y a énormément de données à observer. Généralement, le groupe s’ajuste autour de toutes les fonctions possibles du jeu, chacun trouvant la place qui l’attire le plus, ou pour laquelle il croit avoir le plus de compétence. Certains s’adonnent à l’exploration  (découvrir de nouvelles choses, découvrir l’espace, lire les cartes…), d’autres se concentrent sur l’action, les compétiteurs s’intéressent aux modalités de la victoire, quitte à trouver des astuces pour gagner rapidement sans vivre vraiment l’aventure. Il peut y avoir également l’optimiseur, qui cherche à comprendre le jeu, rationnellement, pour générer de l’efficience, mais aussi le joueur social pour qui l’expérience de groupe prime sur le reste. Il va conseiller, aider, soutenir. Il sera déçu si une seule partie du groupe peut gagner. Le joueur risque-tout recherche l’adrénaline, il est souvent fonceur et créatif, le joueur survivant aime plutôt tester ses propres limites, se faire peur sur la durée et il a plutôt tendance à résoudre l’énigme au dernier moment. Le joueur support, ou joker, s’adapte au besoin du groupe.

 

Ce qui est intéressant, c’est que ces rôles ne se répartissent pas selon les caractéristiques habituelles des membres de l’équipe, mais selon la façon dont chacun perçoit la nouvelle réalité dans laquelle il est immergé. Cela révèle des ressources qui  pourront être mobilisées après le jeu, dans un autre cadre. Des ancrages positifs sont créés.

 

 

Quels bénéfices en tirent les équipes qui expérimentent le jeu ?

 

Le jeu est une expérience de vie pour le groupe et pour l’individu. Après une période de légère inquiétude, au sens étymologique, c’est-à-dire une mise en mouvement plutôt qu’une angoisse, l’expérience prend vie, et elle va bien plus loin que le simple amusement, qui n’est qu’une conséquence d’un jeu bien conçu.

 

Le bénéfice premier du jeu est vraiment une meilleure connaissance de soi, comme individu,  comme individu au sein du groupe, et puis en tant que groupe. Mais jouer permet également la découverte de nouvelles ressources, créées par le contexte inédit, ou bien l’utilisation innovante et nouvelle de ressources connues. L’expérience stimule et fait bouger les repères de manière féconde.

Expérimenter une zone au sein de laquelle les erreurs ne coûtent rien est un luxe que les organisations ne peuvent pas toujours se permettre, c’est très libérateur et ça renforce

les liens affectifs et émotionnels. Le fait d’avoir partagé des émotions et des situations nouvelles avec ses collègues diminue les comportements mesquins.

Finalement, vivre des émotions en équipe rend les rapports humains plus sains ensuite, peut-être plus francs aussi, comme si le jeu avait une fonction cathartique.

 

C’est beaucoup plus rare, mais il se peut aussi que le jeu permette de faire émerger des tensions préexistantes, de les désamorcer, ou en tout cas d’en prendre la mesure et de penser les solutions.

 

Bien sûr, personne n’est contraint de jouer. La ludopédagogie forcée, qui consiste à habiller de sucre des choses désagréables, n’est ni souhaitable ni efficiente. C’est aussi l’intérêt de jeux de type escape game où chacun prend la place qu’il souhaite prendre dans le jeu. Les joueurs peuvent rester distants s’ils sont plus à l’aise ainsi.

 

 

Quelles sont les étapes de la création d’un escape game pour une entreprise ?

 

A partir de la demande d’une organisation qui a une problématique propre à traiter (ça peut être un problème à résoudre, un concept à trouver, une dynamique à renouveler…) je conçois un projet qui intègre le sujet avec toutes ses contraintes spécifiques. Parfois, c’est un lieu en particulier qui est à explorer, c’est très varié.

Des allers-retours avec le donneur d‘ordre au cours de la phase de conception, puis lors de son déploiement, permettent une appropriation complète par les futurs animateurs.Il est important de leur transmettre la maîtrise du jeu et les phases de débriefing afin de bénéficier en profondeur du dispositif.

 

16H44 L’Application

Pour découvrir votre côté joueur

 

  • A chaque fois que vous vous amusez dans ce que vous faites, demandez-vous  quels ingrédients, quels mécanismes rendent cette situation amusante.
  • Une fois saisie une situation de ce type, essayez de la partager avec votre entourage et de la reproduire.
  • Pour tenter l’escape game au profit de votre organisation, d’un projet majeur ou d’une évolution clé, identifiez un sujet complexe qui mériterait d’être perçu sous un nouvel angle et parlez-en à Pierre Cardascia ou contactez le à p.cardascia@suboptimal.games ou au 06 89 24 57 90
  • Pour rencontrer les experts de la gamification, rendez-vous le 13 juin à Game ALL OVER, au sein de Plaine images, partenaire de 16h44 

 

 

2 commentaires sur “Pierre CARDASCIA : L’Escape Game”

  1. Le problème de la société est précisément dans le fait qu’il y a des jeux ou il ya des gagnants et des perdants. Ne serait ce pas mieux si c’était des jeux ou tous pourraient gagner. Un jeux ou il y a des gagnants et des perdants c’est le jeux que fait le president Trump, peut etre a t il été forme par un jeux.

    1. Les Escape Game sont des jeux où tous gagnent (ou perdre) et toute la catégorie des jeux coopératifs a vraiment le vent en poupe en ce moment. A titre indicatif, le Palmarès de cette année au Festival International des jeux de Cannes, était 100% composé de jeux coopératifs : Mr. Wolf, the Mind et Detective.

      Le principal problème des jeux coopératifs et ce qui fait que tous les jeux ne peuvent pas être coopératifs, c’est que contrairement à ce qu’on peut croire, même en coop’, les joueurs ajoutent une seconde couche de jugement sur leur expérience : il y a de belles victoires et de moins belles victoires. C’est comme au foot, indépendamment du score, on aime que la partie nous raconte une belle histoire …

      Et dans cette recherche de critères additionnels, qui ne sont pas dans les conditions de victoire du jeu, les joueurs remettent une couche d’optimisation ou de concurrence (pour les escape-games, par exemple, où le but est juste de résoudre la situation en moins d’une heure – le critère le plus typique est de se juger au chrono : « une équipe serait meilleure qu’une autre si elle gagne avec 30 secondes d’avance… »). Du point de vue de la technique, cela n’a pas d’intérêt. Mais si cela se fait spontanément, c’est que quelque part, cela doit satisfaire un besoin des joueurs …

      Après, on peut s’interroger sur ce cercle : « est-ce que les gens reproduisent dans les jeux les comportements liés à la société ou bien est-ce l’inverse, les gens reproduisent dans la société leur comportement de jeu ? » Mais ce serait mal poser le problème que de le réduire à deux termes : jeu et société.
      Toutefois, on a des expériences pédagogiques en Allemagne, m’a-t-on raconté, où tous les jeux compétitifs sont bannis. J’ai un ami qui a été dans un de ces systèmes et qui a du se battre pour avoir le droit de faire autre chose que des passes et des tirs au basket-ball, uniquement parce qu’il voulait s’intégrer à une « vraie » équipe de basketball (amateur). Cela fait penser …

      De toutes façons, toute compétition saine s’appuie sur une coopération : on accepte les règles de la compétition. Il ne faut pas trop vite associer compétition et « loi de la jungle »/libéralisme sauvage …

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